[Dungeon World J-32] Un dragon à 16 points de vie… mais terrifiant

Laissons la parole aux fans:  ce sont les mieux placés pour expliquer en quoi Dungeon World est différent. Ici, il est question d’un épisode vécu par un joueur, sa lutte contre un dragon, et la manière dont cela se passe avec le système »apocalypse »… qui n’a jamais si bien porté son nom !

Nous avons tous joué à quantité de jeux vidéo et jeux de rôle ‘traditionnels’ (avec les schémas fantastiques classiques) où nous avons appris que combattre le monstre revient juste à lui faire assez d’entailles pour qu’il tombe vaincu mais tout en vivant assez longtemps pour respecter ce fait (le modèle WoW ou Final Fantasy).

Mais chez Tolkien, Smaug dévaste un village, fait des milliers de victimes, tout en étant vaincu par une unique flèche tirée exactement là où manquait une écaille.

Pensez à ces combats plus en termes de littérature et de rythme au lieu du classique: « ils ont X PV et nous devons frapper Y fois avec des dégâts Z pour le faire tomber ». Le problème dans ce contexte est qu’on ne tient pas compte de la fiction, il s’agit d’une solution mécanique (une simulation) pour qu’une épée fasse des dégâts réguliers, et d’ajuster les points de vie du monstre pour permettre au même levier (la frappe) d’être appliqué à chaque problème (le monstre).

J’ai eu ce problème. J’ai du relire 4 fois le passage où on apprend qu’un DRAGON ne dispose que de 16 points de vie (un rôdeur de niveau 1 peut atteindre cette valeur sur un jet de dégâts max). Cependant, laissez-moi vous décrire un combat et cela vous donnera peut-être une idée de ce qui se passe réellement.

Hors donc, le groupe avait besoin d’un objet magique, et après avoir fait des recherches sur celui-ci, ils ont découvert qu’un héros brandissant cet objet avait été tué par un dragon. Ils obtiennent quelques informations d’un serviteur dragon alors sous forme humaine, et vont finalement voler cet objet. Rappelez-vous, la magie dans ce monde ne signifie pas « magique » au sens de « bonus aux dégâts », mais cette lance peut transpercer les âmes et est donc nécessaire pour vaincre un roi sorcier. Ok, nous avons donc un dragon très en colère prêt à attaquer. Et toujours avec seulement 16 PV – Prêts?

Le groupe est à cheval, de retour en ville, prêt pour un bon bain chaud, refaire des provisions (leur nombre de rations était bas), et se refocaliser sur la traque du roi sorcier. La lune est éclipsée pendant une seconde, ils sentent un courant d’air passer, et soudain quelque chose de massif s’abat sur l’hôtel de ville dans un craquement. Ils restent stupéfaits quelques secondes avant de voir une tête serpentine s’abaisser et déchiqueter en un seul coup un garde vêtu d’une cotte de mailles (utilisation de l’action « annonce future badness » et application du tag « messy« ). Ils se dépêchent alors et foncent vers la ville. Je prends une feuille et dessine rapidement quelques rues qui serpentent, esquisse quelques maisons carrées, et pose dessus un gros dé pour représenter le dragon. Alors qu’ils sont sur le point d’entrer en scène, je ramasse une poignée de jetons rouges, décris l’odeur qu’ils perçoivent à cette distance et les mots prononcés en langue de dragon, et laisse tomber un tas de jetons rouges sur la ville en expliquant que c’est du feu et comment les flammes elles-mêmes sont façonnées et commandées par le dragon.

Leurs chevaux paniquent. Ils parviennent à en descendre (quelques uns en prenant des dégâts d’un cheval s’enfuyant pris de panique et un autre en se cognant à une branche). Ils commencent à avancer à travers ce paysage infernal, où une ombre insaisissable peut à tout moment s’abattre et couper une personne en deux, tandis que les habitants en proie aux flammes demandent pitié et de l’aide tout en tenant dans leurs bras des enfants emmaillotés réduits en cendres.

Le groupe commence à aider les citadins (ce n’est pas un nœud magique, donc le magicien ne peut pas invoquer de la pluie grâce à un rituel) quand soudain un bâtiment s’effondre suite à l’atterrissage d’une créature massive de plusieurs tonnes. Celle-ci avec des yeux d’or brûlants, ouvre en grand sa gueule, et laisse échapper un rugissement terrifiant (tag) qui fait résonner sa peau métallique.

Leur charge est brisée, les PJs doivent surmonter leur propre terreur pour attaquer la bête. Ceux qui parviennent néanmoins à agir ne lui font que des dégâts mineurs (oui, 4 en armure tout de même), et ils finissent par se rendre compte que la seule personne qui ait une chance de le tuer, c’est le magicien avec ces sorts perce-armure. Malheureusement, le dragon en a aussi conscience.

Ce qui s’ensuit est horrible. Un guerrier prend une position défensive, mais quand le dragon frappe il ne se contente pas de lui faire 1d10+5 de dégâts, il lui arrache un bras (le tag « messy« , vous vous souvenez?) et déchiquète en lambeaux sa maille comme du papier. Il fait des attaques de souffle qui obligent tous les PJs à réussir un une action  »defy danger » à défaut de quoi ils se retrouvent embrasés.

Le groupe rompt le combat et s’enfuit. Le dragon se moque d’eux et se décide à réduire le village en cendres et d’en manger tous les survivants.

Le Dragon avait 16 points de vie. Le groupe a fait 9 points de dégâts avant de partir. Et quand je dis partir, je veux dire en fait qu’ils ont fui comme des lapins dans la nuit avec de faibles provisions, sans moyen d’en récupérer facilement, et sans aucune autre pensée en tête que de survivre.

La morale de cette histoire est que tout ne repose pas sur les points de vie. Dans mes parties de D&D 4e, le groupe avait une douzaine de dragon tués à leur tableau de chasse. Les dragons étaient « mécaniquement » menaçant, ils étaient rusés, ils étaient efficaces tactiquement, mais l’effet de leurs griffes et dents ne se traduisait pas par des blessures mais par des chiffres. Après cette séance, mes joueurs m’ont expliqué qu’ils n’avaient jamais eu aussi peur d’un monstre.

Rendez les combats épiques. Servez-vous de la fiction. Décrivez leur peau cloquée et noircie par le feu. Leurs os se fracassant sous la poigne de pierre inflexible d’un élémentaire de terre. La plupart des combats aseptisent la fiction en les réduisant
à « vous prenez 5 points de dégâts ». Pour que cela fonctionne, faites que ça coince, faites que ça soit difficile à soigner, faites qu’ils finissent couverts de cicatrices et endurcis par les combats, ayant mérité chacune de ces marques… et faites de chacune de ces blessures une histoire !

Vous n’avez définitivement pas besoin de 2500 points de vie pour rendre un combat effrayant et violent.

Références:

Texte original en anglais de   »Stras »  sur Barf Forth Apocalyptica, repris en anglais sur le blog de sage Latorra  ( http://www.latorra.org/2012/05/15/a-16-hp-dragon/), avec l’autorisation des auteurs

Traduction de Jeronimo avec quelques retouches de Erestor, souscripteurs émérites de Dungeon World VF. Les termes anglais, conservés, renvoient à l’édition en VO et ont été mis en italique.

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